Comment le COVID-19 a impacté les paysans de la CORAB - interview d'Emmanuel Marchand

Quelques semaines après la crise du COVID nous avons souhaité demander à un coopérateur CORAB, comment la crise a été vécue.

Plus largement, comment le modèle agricole bio engagé a-t-il fait preuve de résilience ? Et qu'est-ce qui pourrait être amélioré ?
Qui : Emmanuel Marchand, Stéphanie Tourneur et Cédric Tourneur
Ferme familiale reprise en 2010
Paysans, meuniers, boulangers et brasseurs

: le Thou 17290 en Charente Maritime (arrière-pays de la Rochelle, zone céréalière)
Quoi :
Nous produisons 50% de céréales (blés anciens, seigle, engrain/petit épeautre, avoine, sarrasin, tournesol, maïs pop corn, orge ancienne de l'ile de Ré) et 50% de légumineuses (lentilles vertes surtout, pois chiche, lentille corail, pois cassé)
Nous travaillons des cultures diversifiées sur 90 hectares environ dont 9 hectares en bandes enherbées et en haies. Pas plus de 150m entre deux haies.

 



Concrètement comment avez-vous vécu la crise du Covid dans votre activité de paysan bio ?

Sur le plan de la production, il n'y a pas eu d'impact. Sur le plan des produits vendus à la coopérative (la Corab), il n'y a pas eu d'impact à notre niveau (pas de variation de prix, pas de variation forte de la demande).
Sur le plan de la vente directe, l'arrêt de la vente directe aux collectivités du jour au lendemain a entrainé une disparition de 15 à 25% de nos débouchés.
Cet arrêt brutal a été compensé rapidement par un sursaut de consommation  directe sur la vente directe aux consomateurs sur la ferme (farines notamment).
La vente directe (sur la ferme, en AMAP et via Cagette.net) représentait déjà avant le COVID, 50% de notre activité environ.
Depuis le déconfinement, nous constatons une inversion forte de la tendance. Il y a comme un trou d'air derrière la période de folie. Est-ce que cela va reprendre ?

Avez-vous été exposé ? vous êtes-vous senti en danger à un moment ?

Nous n'étions pas sur territoire très exposé, donc nous ne nous sommes pas sentis en danger imminent.
Nous avons fait ce qu'il y avait à faire pour appliquer les consignes de sécurité pour les clients et pour nous.

Comment votre travail au quotidien a-t-il été impacté ? avez-vous connu des pénuries (main d'oeuvre ? matériel ? consommables ?)

Les stocks de pois cassé et de lentilles ont été limite.
Les stocks n'étaient pas prévus pour faire face à cette affluence. Nous avons eu des pénuries temporaires en farine, mais le grain était là (sauf sur les céréales plus rares comme le petit épeautre par exemple).
Nous avons pu récupérer des stocks de farine de clients crêpiers qui avaient été obligés de fermer par exemple.
Ce qui nous a demandé beaucoup d'énergie, c'est de mettre en place de nouvelles pratiques sur la partie sanitaire (emballage du pain à remettre en place, tout remettre en poche...)

Pour l'avenir, pensez-vous que votre filière agricole est prête à revivre des crises de ce genre ? comment être mieux préparés ?

Je pense que cette crise nous invite à continuer à chercher à tendre vers l'autonomie (en réseau) sur la transformation notamment.
Nettoyage du grain, décorticage : cela peut demander d'investir dans du matériel simple mais très utile en cas de tensions. Nous continuons également d’agir au niveau de la Corab notamment à travers la marque propre de la coopérative 
La clef c'est de produire plus diversifié, en restant à l'échelle humaine.
Notre modèle s'inscrit dans cette voie. Poursuivre notre travail vers l'autonomie nous rendra encore plus résilients.

Est-ce que vous pensez que l'agriculture française est résiliente ?

Non le modèle ne l'est pas, dans ses grandes lignes en tout cas.
La PAC (Politique Agricole Commune, les aides payées par l'Europe) devrait pouvoir accompagner les paysans vers un modèle à taille humaine. Actuellement elle favorise l'exploitation agricole intensive
Dans ce modèle intensifs, les dépendances sont nombreuses :
Dépendances au carburant, aux produits phytosanitaires, à la main d’œuvre étrangère, aux semenciers, dépendance aux marchés mondiaux volatils.
Nous sommes même dépendants à des éléments insoupçonnés : les pièces de rechange sur le matériel qui viennent de l'étranger, les emballages pour certains produits qui peuvent complètement empêcher de vendre.
La complexité se niche dans des petits points de complexité d'un système très spécialisé et bien rôdé quand tout va "normalement", mais qui déraille très vite car peu diversifié et pas à taille humaine du tout.

 

 

Qu'est-ce qu'on devrait changer pour que notre agriculture soit résiliente ?

On pourrait favoriser une agriculture à taille humaine qui permet l'épanouissement humain des paysans, plutôt que de viser la course aux rendement.
Cette vision là est par exemple défendue par le député européen Benoit Biteau qui est paysan comme nous.

En conclusion, en quoi les légumineuses bio ont un rôle à jouer dans cette transition vers un modèle plus résilient ?

Les légumineuses bio sont une excellente source de protéines et si on compare leur culture à la culture des autres protéines alimentaires on constate qu'elles consomment :
- Moins d'hectares, donc moins de déforestation (notamment car on n'importe pas de soja d'Amérique latine pour nourrir le bétail)
- Moins d'eau, notamment que le maïs qui sert à nourrir le bétail
- Moins de carburant sur l'ensemble de la chaine de production
- Pas de produits phytosanitaires, car on est en bio
Si les parcelles dédiées à la culture d'aliments pour le bétail étaient converties en céréales et légumineuses destinées à l'alimentation humaine, on pourrait potentiellement nourrir 5 à 10 fois de personnes, ou cultiver 5 à 10 fois moins d'hectares, ce qui est la voie "sobre" qui nous parait la meilleure :)